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Tirer parti d'un déménagement d'entreprise

In "Les Echos" n°19091 du 10 février 2004 - page 8
Supplément Management
Pour sortir indemnes d'un déménagement, les entreprises doivent respecter certains principes : informer, expliquer en toute transparence.

Un déménagement est souvent porteur de sens. Dans ses causes et dans son traitement. Il y a, d'abord, des déménagements « symboles ». Ainsi, si Canal+ quitte son immeuble des bords de Seine pour aller à Boulogne-Billancourt, c'est d'abord pour rationaliser son organisation. « Nous sommes dispersés sur vingt-cinq sites et nous gérons soixante-dix baux immobiliers, explique Christian Sanchez, directeur général adjoint en charge des ressources humaines et des fonctions support du groupe Canal+. Je ne connais pas une entreprise qui puisse durablement travailler dans de telles conditions. » La vente du superbe paquebot blanc dessiné par Richard Meier, qui n'héberge que 600 des 3.000 salariés du groupe mais symbolise l'irrésistible ascension de la chaîne, au début des années 1990, est aussi une façon de rompre avec la grande époque de l'entreprise et de ses dépenses somptuaires.

Il y a encore des déménagements « électrochoc ». C'est le cas de l'UMR (Union Mutualiste de Retraite) qui, en juin dernier, a quitté son hôtel particulier parisien pour s'installer dans un immeuble flambant neuf à Nantes. Objectif : réduire les coûts immobiliers, mais aussi donner un nouveau souffle à cette mutuelle touchée par le scandale du CREF (1). Quand Charles Vacquier a été nommé directeur général, début 2003, le plan de relance était déjà programmé : « Il consistait à licencier la moitié des effectifs et à déménager en banlieue parisienne, explique-t-il. J'ai immédiatement proposé une autre solution : se délocaliser en province et continuer la route avec tous ceux qui sont prêts à prendre un nouveau départ. » Le traitement a été violent : dix salariés seulement ont choisi de suivre. Cent trois autres ont préféré bénéficier du plan social. Mais ce changement d'adresse a permis de tourner la page et de repartir sur des bases plus saines.

Il y a, enfin, les déménagements « bras de fer ». Alors que son installation dans deux tours de la Plaine Saint-Denis s'achève, le groupe Generali fait face à une véritable fronde sociale : assignation en référé d'un syndicat pour connaître l'état de dépollution du site, contestation des choix économiques de l'assureur sur l'air de « vendre le siège du boulevard Haussmann, c'est liquider nos bijoux de famille », interrogations sur les vraies motivations du déménagement (« S'agirait-il de provoquer des départs volontaires pour éviter un plan social en vue de la fusion avec Zurich et Continent ? »)... Or, au plan strictement économique, ce déménagement a du sens : jusqu'à présent, les 3.000 salariés du groupe étaient répartis sur trois sites principaux et une vingtaine de sites annexes à travers Paris. Quant au changement d'environnement (de Montparnasse ou Haussmann à la Plaine Saint-Denis), il n'est certes pas emballant à première vue mais n'a pas de quoi désespérer les foules. Après tout, cent cinquante entreprises ont choisi, au cours des deux années écoulées, de s'implanter à la Plaine Saint-Denis et leurs salariés ne s'en portent pas plus mal.

Eviter les rumeurs


D'où vient donc cette crispation ? « Un déménagement cristallise toutes les tensions sociales d'une entreprise, explique Patrick Sigurdsson, président de la Compagnie Tertiaire (voir interview ci-dessous). Il peut être vécu comme un traumatisme. Surtout si les salariés ne trouvent pas de réponses à leurs questions. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la période de tension maximale se situe toujours après l'annonce officielle d'un projet de déménagement, quand le choix du site n'est pas encore finalisé. L'incertitude est alors à son comble. » Si la direction n'écoute pas les salariés, elle court le risque de déstabiliser son organisation. La nature ayant horreur du vide, la fréquence de « radio moquette » prend alors très vite le relais. « Quand nous cherchions nos futurs locaux, les plus folles rumeurs ont commencé à courir, se souvient Joël Poirat, DRH de la Mutuelle d'Assurance du Corps de Santé Français, qui a quitté le 17e arrondissement de Paris pour la Défense en octobre dernier. « Du style : "Le déménagement va plomber les frais généraux et réduire notre participation aux résultats à néant", "La Défense est un univers aussi impitoyable que Dallas", ou encore "Notre futur immeuble est insalubre, sans lumière et sans toilettes" »... J'en passe, et des meilleures ! Nous sommes restés à l'écoute de ces rumeurs et nous leur avons immédiatement apporté une réponse : en invitant un expert financier à expliquer que le déménagement n'affecterait pas nos résultats ; en organisant des visites du site ; en invitant un représentant du CHSCT (comité d'hygiène, de santé et des conditions de travail) à toutes nos réunions de chantier... » Pour la suite des opérations, il était en effet vital de désamorcer.

Effet d'évaporation


Au chapitre des rumeurs, les déménagements sont souvent perçus par les salariés comme des plans sociaux déguisés. A juste titre : « Un déménagement se traduit généralement par la démission ou le départ négocié de 10 à 20 % de l'effectif », explique Pierre-André d'Ornano, associé au sein du cabinet Mobilitis (2). Certaines entreprises comptent ouvertement sur cet effet d'« évaporation ». En la matière, les déménagements « longue distance » produisent naturellement les « meilleurs » effets : jusqu'à 50 % de démissions ou de départs négociés ! « Mauvais calcul ! tonne Pierre-André d'Ornano. Penser qu'un déménagement permet de dégraisser discrètement est une énorme erreur, car ce sont toujours les meilleurs qui s'en vont : ceux qui ont le plus de chance de trouver rapidement un emploi. » Et mentir aux salariés _ y compris pour les rassurer _ est illusoire : « Il y a quelques années, j'ai travaillé avec une entreprise qui a découvert des résidus d'amiante dans l'immeuble dans lequel elle comptait s'installer, se souvient Thierry du Parc, spécialiste de l'accompagnement du changement à la Compagnie Tertiaire. Je me suis battu pour la transparence : nous avons expliqué aux salariés que la quantité d'amiante était infinitésimale _ en tout cas inférieure aux seuils légaux _, mais que nous allions tout de même entreprendre des travaux de désamiantage. » Refuser d'en parler aurait définitivement sapé la confiance des salariés. En abordant ouvertement le sujet, la direction les a traités en adultes.

A l'évidence, en effet, les salariés sont aptes à comprendre les vertus d'un déménagement. « S'installer dans de nouveaux locaux permet à une entreprise de revoir toute son organisation », explique Pierre-André d'Ornano. « Quand nous réfléchissons à l'aménagement d'un espace de travail, nous amenons l'entreprise à se projeter dans son avenir, à imaginer quelles seront ses principales activités et quelle organisation répondra le mieux à ses besoins. »

L'aspect positif d'un déménagement, c'est qu'il permet de remettre toute l'organisation à plat et de repartir sur des bases plus saines. Car, c'est bien connu, les salariés vieillissent avec leurs meubles. Les dépoussiérer, c'est donner un coup de jeune à l'organisation...

Sabine Germain

(1) Mutuelle retraite de la fonction publique dissoute en 2001, après la publication par l'Inspection générale des affaires sociales d'un rapport sur sa gestion. (2) Cabinet de conseil et services en immobilier d'entreprise.

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